CONTRIBUTION: SENS ET CONTRE-SENS D’UNE INDEPENDANCE ( pour une relecture de l’histoire)

Le Sénégal doit son indépendance à ses premiers intellectuels. A l’image d’Ulysse qui a délivré Pénélope des prétendants et d’Œdipe qui a libéré Thèbes du Sphinx, ces derniers composés d’écrivains et de penseurs se présentent comme les héros-libérateurs de ce pays qu’Alain ROUCH et Gérard CLAVREUIL appellent, dans Littératures nationales d’écriture française, « Porte océane de l’Afrique noire».
Initiée par la Négritude, la libération du Noir de la domination coloniale s’est accomplie dans cette extrémité occidentale du continent africain grâce à ces figures prométhéennes. Léopold Sédar Senghor va plus loin quand il parle d’une « indépendance dont les hommes politiques sénégalais sont les artisans en Afrique noire de langue française ».
Comme cela semble, l’accession à l’auto-détermination n’est pas le résultat d’un travail militaire. Pourtant, cette idée ne paraît pas assez répandue. D’ailleurs, la célébration de chaque anniversaire de l’indépendance nationale constitue un moment de décoration et décernement de distinctions aux différents corps de sécurité du pays au détriment des pionniers de la liberté de l’homo senegalensis. Or, certains d’entre eux sont toujours vivants. Ne le mériteraient-ils pas ? Certes, l’Etat doit récompenser les efforts des soldats qui accomplissent tous les jours le sacrifice christique en donnant leur vie pour sauver des vies, en rachetant leur Nation au prix de leur sang. Ils ne sont pas comme Adam et Eve qui ont vendu le Paradis aux prix d’une pomme. Mais, il faut aussi rappeler que le génie sénégalais repose à la fois sur la qualité de ses ressources humaines et la solidité de ses traditions guerrières.
Dès lors, ce qui fait le caractère républicain de l’Armée sénégalaise mérite bien d’être vanté d’une part en qu’elle assure continuellement la défense de l’intégrité territoriale, la circulation des personnes et des biens, et, d’autre part, du fait qu’elle veille sur la sécurité publique. En atteste le conflit casamançais qui a fait plus de vingt ans. Malgré cela, les rebelles ne sont jamais parvenus à occuper le moindre village encore moins une seule ville. Aujourd’hui, si aucun espace autre que le maquis où ils se retirent après chaque attaque n’est contrôlé, c’est grâce à leur engagement. En plus, ils ont dissipé l’aile indépendantiste qui est de plus en plus favorable à une négociation de sortie de crise. C’est pourquoi leur expertise est partout louée. L’ONU en est un exemple. Le Sénégal constitue le chérubin des Nations unies. Depuis 1963, celle-ci en fait son bouclier dans sa mission de maintien de la paix dans le monde. Il est presque impossible d’envisager un contingent « de casques bleus » sans des éléments de l’armée sénégalaise. Le cas de la CEDEAO peut être souligné. Dans la sous-région, les soldats du pays de la Téranga sont présents dans tous les théâtres d’opération. Naguère, leur intervention au Mali dans le cadre de la MISMA a permis d’arrêter l’avancée des Islamistes. Il va donc de soi que les forces armées sénégalaises occupent les devants et disputent partout le leadership en matière de sécurité en Afrique.
Mais, il n’empêche qu’ « il faut rendre à César ce qui appartient à César ». De fait, l’armée a hérité cette indépendance des mains de l’élite intellectuelle, même s’il faut reconnaître qu’elle l’a en retour entretenue et préservée. Celle-ci est le legs de son intelligentsia qui l’a préparée et réalisée en, presque, trois ans, de 1958 à 1960. Ces dates, qui ont marqué les esprits correspondent à deux étapes importantes du processus de libération. C’est pourquoi, en tant que témoin oculaire et auriculaire, Mbaye Jacques Diop dira que « Le Sénégal a connu deux indépendances ». La première remonte en janvier 1959 quand il a renoncé à la « Communauté française » pour adhérer à la Fédération du Mali. La seconde c’est lorsque le 20 août 1960 chacun des deux Etats fédérés a proclamé son indépendance après l’éclatement de l’Etat fédéral. C’est dire que du début à la fin, elle est l’œuvre de ce qu’il convient d’appeler la génération des « porteurs de pancartes ». Et ceci laisse entrevoir que l’indépendance, à l’image de la victoire du peuple russe sur l’armée napoléonienne, est la victoire des intellectuels sur un Général d’Armée venu à l’époque de la France et en tournée dans ses colonies respectives pour leur soumettre un référendum.
A l’origine, bien qu’elles soient entamées dans une rue jadis appelée « place-Protêt » et rebaptisée « Place de l’indépendance », les manifestations nationalistes ne sont accompagnées d’aucune forme d’action armée au Sénégal. Toujours est-il que, malgré la volonté de Senghor « de transformer les militants de l’U .P.S en milices populaires » après le retrait du Sénégal de la fédération du Mali à cause de la destitution de Mamadou DIA du poste de Ministre de la défense du Mali par Modibo Keïta, les choses ont fini par se calmer. En effet, les revendications sont terminées dans « les salons de la condescendance » pour emprunter les mots de David Diop dans son célèbre poème « Le Renégat ». En revanche, le Sénégal n’a pas payé directement le tribut du sang pour obtenir sa souveraineté. Senghor le reconnaît. Il le précise en ces termes: « Notre but, c’est l’indépendance, sans guerre, sans larmes ». A travers ces propos, il met en évidence l’absence de répression dans le sang lors de l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale. C’est pour dire que notre indépendance est négociée. Elle témoigne de la vitalité de la diplomatie sénégalaise qui est née même avant l’Etat et antérieure même au Sénégal indépendant. Dans une interview, il le confirme. Comme une réponse aux allégations, il clarifie: « Le Général de Gaulle m’a accordé l’indépendance en moins de cinq minutes de conversation ». Par le lexique employé dans ce passage, c’est une évidence que le transfert de compétences s’est effectué dans une atmosphère détendue entre deux hommes de dialogue. L’emploi du terme « conversation » au lieu de « discussion » donne une idée des commodités et des formalités. Il va sans dire que c’est dans un cadre d’échanges que l’intellectuel a, par son esprit décloisonné, convaincu le Général.
Dire donc que l’indépendance est une « fête militaire » peut être valable dans certains pays, comme le cas de la petite armée romaine. Mais, pour ce qui est du Sénégal, cela apparait comme un abus de langage, car l’on fête militairement ce que l’on a gagné militairement. Même s’il faut parler ici de fête, ce doit être dans le sens où le défilé constitue un moment d’exhibition du potentiel militaire d’un Etat, de présentation de son artillerie et une mise en garde faite à l’adversaire. Même sous ce format, il demeure que c’est la victoire des intellectuels qui est célébrée par l’armée.
Par ailleurs, les Anciens combattants, sous la bannière des Tirailleurs dont l’existence du corps est antérieure aux deux guerres, ont été plutôt mobilisés pour libérer la France de l’occupation allemande que pour délivrer le Sénégal. C’est d’ailleurs le sens du titre du poème de Léopold Sédar Senghor intitulé « Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France ». En outre, dans Hosties noires à travers son poème titré « Au Gouverneur Eboué », Senghor dira « L’Afrique s’est faite acier blanc, l’Afrique s’est faite hostie noire/ Pour que vive l’espoir de l’homme ». C’est pour dire que, occupée par l’Allemagne la troisième fois, la France était obligée de faire appel à ses colonies d’Afrique pour se défaire du nazisme. En ce sens, il ajoute , dans le poème « Tyaroye », ces mots : « Votre sang ne s’est-il pas mêlé au sang lustral de ses martyrs ? ». De fait, ce que le poète regrette à travers cette interrogation oratoire, c’est le refus de la France d’honorer les victimes africaines au même titre que ses dignes fils tombés au champ d’honneur.
Alors, il convient de mentionner enfin que le Sénégal n’a pas conquis son indépendance par les armes, à l’image de la France et de quelques pays d’Afrique comme le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, l’Angola, l’Algérie et même de l’Afrique du Sud.
Il demeure un grand pays de dialogue, une tradition dont les intellectuels ont largement facilité la diffusion.
Bonne fête de l’indépendance !
NDIAYENSIS, le 05 avril 2015
Texte revu le 03 avril 2018
Mamadou NDIAYE, Maître ès Lettres et Titulaire d’un Master 2 en Littérature africaine option recherche à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis 
Professeur de Lettres modernes au Lycée Tamba-Commune ndiayesen@yahoo.fr

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