L’histoire et les dessous de la zone franc racontés par Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla

Le texte qui suit n’est pas motivé par les relations personnelles que j’entretiens avec l’un des deux auteurs du livre paru en septembre dernier sous le titre : L’ARME INVISIBLE DE LA FRANCAFRIQUE, et en sous-titre : Une histoire du franc CFA. C’est en toute objectivité qu’après l’avoir lu, j’ai décidé d’en parler publiquement afin d’inviter ceux qui s’intéressent à la monnaie commune à quinze pays africains sous tutelle française, à aller y chercher une intéressante référence susceptible de leur ouvrir les yeux sur les dimensions et les enjeux d’un système qui ne cesse d’étonner le monde depuis plusieurs décennies.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je veux relever un fait a priori anodin, et pourtant significatif de la prise de conscience par de plus en plus d’intellectuels du caractère « intenable » d’un système inique. Ce dernier est le prolongement du pacte colonial que la France avait imposé aux pays soumis à son joug  jusqu’à l’avènement des « indépendances » nominales. En effet, ce livre est né de la volonté courageusement exprimée d’une journaliste française et d’un économiste sénégalais de joindre leurs plumes pour démontrer d’une façon scientifique, à travers l’histoire, la politique et l’économie, que le système CFA est une aberration qui ne perdure que parce que d’un côté, une « puissance mondiale » en tire des avantages exorbitants, et que, de l’autre, des Etats faibles, sous la houlette de dirigeants serviles, se soumettent volontairement à ce diktat honteux.
Le deuxième fait à noter, et ce n’est pas le moindre mérite de Fanny et de Ndongo, c’est l’effort pédagogique qu’ils ont déployé afin de présenter sous un angle simple et compréhensible à tous ceux qui vivent du système (Français et Européens) et à ceux qui le subissent souvent inconsciemment (Etats africains), les dessous invisibles de ce qu’il est convenu de considérer comme la manifestation, unique en son genre, d’une domination prédatrice. Ce système fait de la France le seul Etat au monde qui gère directement, quoique sous des formes peu apparentes, des monnaies a priori distinctes de la sienne…

UN LIVRE QUI VIENT A SON HEURE

L’actualité est fortement dominée par un débat, parfois passionné, sur le franc CFA que certains, avec force arguments, voudraient voir disparaître au profit d’une monnaie commune aux pays de la CEDEAO. D’autres, tout aussi opposés à la zone franc, préconisent plutôt la création de monnaies nationales du fait que l’absence d’un Gouvernement politique induit celle d’une politique budgétaire et fiscale commune.

Le camp des défenseurs du système actuel regroupe ceux qui ne peuvent imaginer  nos Etats recouvrant une souveraineté pleine et entière sur leurs politiques monétaires et économiques. Les serviteurs zélés de la Françafrique qui cachent mal leur « servitude volontaire » sous des prétextes aussi fallacieux que le « réalisme » et la crainte des effets désastreux d’une « dispersion monétaire », se retrouvent principalement parmi les dirigeants du pré carré français. En réalité, ils ne croient nullement à une quelconque solidarité régionale ; celle qui prévaut aujourd’hui au sein du système CFA, scindé en deux blocs, est une solidarité forcée qui tient uniquement à la volonté de la France. Là réside l’une des forces cachées du système CFA : en jouant sur la ‘solidarité’ interafricaine au moment des indépendances, Paris a rendu très difficile la désolidarisation à l’égard de et face à la France.

Fanny PIGEAUD et Ndongo Samba SYLLA disent : Quand les pays africains auront enregistré des avancées convaincantes sur la voie du fédéralisme politique, peut-être qu’une monnaie unique régionale, voire une monnaie unique continentale, sera alors un projet crédible. Voilà qui les situe dans le camp des « pragmatiques » qui ne veulent pas d’une monnaie unique à tout prix à une échéance trop proche. Pour appuyer leur position, nos deux auteurs n’invoquent rien d’autre que le cas de la zone euro, monnaie sans souverain ou monnaie incomplète. Et ils persistent : Sortir du système CFA dans le cadre d’une solidarité panafricaine bénéfique à tous, est possible. L’option de monnaies nationales mérite d’être considérée sérieusement. Une monnaie nationale a l’avantage d’offrir de la flexibilité aux Etats puisqu’ils peuvent utiliser la politique monétaire et de change en cohérence avec la politique budgétaire de manière à influencer l’activité économique intérieure…

UNE DOMINATION CRUELLE

L’histoire du système CFA découle entièrement et directement de celle de la colonisation de l’Afrique. En effet, la France n’avait en rien innové en imposant sa monnaie à ses colonies. Sur ce plan, elle avait agi comme les autres puissances coloniales. Ce qui fait la singularité de la France, depuis plusieurs décennies, c’est d’avoir, par un incroyable tour de force, réussi à garder en l’état l’empire monétaire bâti autour du franc CFA, alors que les pays africains accédaient officiellement à la souveraineté internationale…

Il faut rappeler que la France avait été formée à bonne école, puisqu’à la fin de la seconde Guerre mondiale, lorsqu’elle créait la monnaie des Colonies françaises d’Afrique (CFA), elle sortait elle-même d’un joug cruel que lui avaient imposé les Allemands et qu’on avait  appelé l’External monetary nazism ou « Emonaz ».

Ndongo et Fanny ont peut-être volontairement ignoré cet épisode de l’occupation allemande qui constituait la manifestation brutale d’une domination humiliante à laquelle la France a été soumise par un ennemi impitoyable. Tel n’était pas leur sujet ; mais, c’est bien un système aussi cruel que le décret signé en 1945 par De Gaulle, Soustelle et Pleven pour instituer le franc CFA, avait créé ; et il continue de soumettre les Etats membres de la zone franc à une exploitation qui, comme dit plus haut, ne cesse d’étonner, et même d’indigner le monde. Quand des dirigeants ou diplomates français disent que « ceux qui veulent quitter le franc CFA peuvent le faire librement… », on ne sait si c’est de l’humour, de la fanfaronnade ou de l’arrogance. Les dirigeants africains qui s’y sont essayés ou en ont tout simplement manifesté la volonté, ont presque tous été renversés ou même assassinés en plus d’avoir eu à faire face à des manœuvres déstabilisatrices. Nos auteurs nous en citent quelques exemples : Sékou TOURE, Modibo KEITA, Sylvanus OLYMPIO, Thomas SANKARA …Ils auraient pu ajouter Mamadou DIA et tant d’autres.

LE SYSTEME CFA, C’EST QUOI ?

Pour nos deux auteurs, les aspects techniques du fonctionnement des francs CFA et comorien, ont jusqu’ici été peu mis à la disposition des citoyens sous prétexte qu’ils seraient incapables de les comprendre. En les maintenant derrière un voile opaque, ceux qui tiennent les brides du système CFA veulent en réalité éviter que les enjeux monétaires et économiques ne deviennent trop politiques. Je me rappelle la réponse incongrue et irrespectueuse du Premier ministre DIONNE  à la question d’un Député sur les rumeurs d’une dévaluation du CFA : « La valeur d’une monnaie est trop sérieuse pour qu’on en discute n’importe où… ».

Fanny et Ndongo exposent les quatre principes sur lesquels repose officiellement le fonctionnement du système CFA : fixité des parités (au franc, puis à l’euro), libre transfert, convertibilité illimitée et centralisation des réserves de change. Le problème de ces principes, dont les auteurs décortiquent les mécanismes, c’est que, dans leur application, ils sont exclusivement orientés vers les intérêts de la France. Un véritable  jeu de dupes dont l’ancien colon fixe les règles, décide des sanctions à infliger à ceux qui les violent et est seul à tirer tous les profits monétaires, économiques, politiques et commerciaux.

La « garantie » donnée par le Trésor français en échange du dépôt par les Etats membres d’une bonne part de leurs réserves de change dans des comptes d’opération, n’a jamais joué. La fixité des parités est un leurre puisque quand la France y voit son intérêt, elle décide unilatéralement de la dévaluation de la « monnaie africaine » comme en 1994, aidée en cela par le FMI dirigé par un Français.

S’agissant de la libre convertibilité, si elle n’est pas possible entre les deux zones CFA, il ne faut pas espérer qu’elle joue entre les pays africains et la France. Cette convertibilité présente la particularité de se concrétiser uniquement sous la supervision du Trésor français. En dehors de ce cadre, le franc CFA n’est pas convertible…Un ressortissant de la zone franc se rendant en France avec ses billets de francs CFA, ne trouvera donc aucun bureau de change officiel où les convertir en euros ou dans une autre devise.

Quant au principe de liberté totale de transfert attachée aux transactions courantes et aux mouvements de capitaux, il exclut toute restriction en matière de change. Voilà qui fait de la zone franc un terrain de jeu très rémunérateur pour les grandes entreprises françaises et européennes… C’est le cas, citent nos auteurs, pour des groupes comme Bolloré, Bouygues, Orange, la Compagnie fruitière, Castel, Total…On pourrait y ajouter les nouveaux venus Auchan et U, et les futurs conquérants Carrefour et Leclerc puisque dans les milieux des investisseurs français on dit, sans se gêner : « En Afrique, nous chassons en meute ! ». Quand les Accords de Partenariat économique (APE) feront leurs pleins effets, tous les membres de l’UE pourront reprendre ce slogan à leur  compte.

OBSTACLE AU DEVELOPPEMENT

Ndongo et Fanny s’appliquent, dans l’avant dernier chapitre de leur livre, à déconstruire les mythes invoqués par les défenseurs de la zone franc pour justifier son maintien : avancée économique, intégration régionale et stabilité macro-économique favorisant l’attractivité des pays membres.

Nos deux auteurs opposent à ces mythes quatre handicaps majeurs : un régime de change trop rigide, un ancrage problématique à l’euro, un faible financement des économies et une liberté de transfert génératrice de saignées financières colossales.

Ainsi, selon l’analyse richement documentée de Fanny et Ndongo, en termes de taux moyens de croissance annuelle du PIB sur le long terme, les performances des pays de la zone franc apparaissent très décevantes. On peut citer deux exemples : pour la Côte d’Ivoire, le PIB réel par habitant (ou revenu moyen) en 2016, est inférieur de plus d’un tiers à celui de la fin des années 1970 ; quant au Sénégal, son revenu moyen à l’heure actuelle est similaire à celui de 1960. Ces deux Etats ne sont donc pas en train de rattraper les pays dits émergents, mais plutôt de retrouver leur niveau économique d’autrefois…

D’autres faits aussi éloquents sont rappelés par nos deux auteurs : les quatre dernières places de l’Indice de Développement humain (IDH) étaient occupées, en 2015, par des pays de la zone franc : le Burkina Faso, le Tchad, le Niger et la République centrafricaine ; et dix parmi les membres de la zone sont dans le groupe des Pays les moins avancés.

S’agissant du mythe de l’intégration régionale, Ndongo et Fanny soulignent que la France a toujours promu en Afrique de l’Ouest un type d’intégration qui conforte sa mainmise sur ses anciennes colonies. L’Union monétaire ouest africaine (UMOA), la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO) et l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) ont plus servi cette politique de domination française que l’intégration régionale des Etats membres. D’une manière générale,  les échanges commerciaux entre les pays africains de la zone franc représentent moins de 10% de leur commerce extérieur.

L’environnement de « stabilité macroéconomique » (un taux de change fixe, une faible inflation et une relative discipline budgétaire) prêté à la zone franc par ses défenseurs, favoriserait l’afflux d’investissements étrangers. Selon nos deux auteurs qui s’appuient sur des statistiques de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), les investissements directs étrangers (IDE) en Afrique sont captés par les pays qui ont les PIB les plus importants et ceux qui sont les mieux dotés en hydrocarbures et en ressources minières. Les chiffres cités parlent d’eux-mêmes : en 2016, l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Nigeria, le Maroc et l’Angola avaient reçu 50% du stock d’IDE, contre 7,1% pour la CEMAC et 3% pour l’UEMOA. Le Ghana, avec une monnaie nationale, le cedi, détient un stock d’IDE entrants supérieurs à celui de tous les pays de l’UEMOA.

STATU QUO INTENABLE

En guise d’épilogue, Fanny PIGEAUD et Ndongo Samba SYLLA affirment sans hésiter que si le franc CFA continue d’exister en dépit du bon sens économique et politique le plus élémentaire, c’est parce que de puissants acteurs y trouvent leur compte. La zone franc contribue à maintenir un ‘pré carré’ français, à réserver des marchés captifs à des entreprises françaises et à garantir à l’Etat français des sources fiables d’approvisionnement en matières premières qu’il peut payer dans sa propre monnaie. Le tout avec la complicité plus ou moins active d’élites africaines parvenues au pouvoir et s’y maintenant avec le soutien de l’Elysée. L’anachronisme franc CFA survit ainsi parce qu’il satisfait à la fois les intérêts français et ceux des classes dirigeantes africaines.

Tout est dit. Le système CFA, parce qu’il défie le bon sens et asphyxie des Etats dirigés par des prédateurs serviles qui n’ont aucune considération pour leurs peuples, ne peut pas plus continuer à exister que ne le pouvaient l’esclavage et la colonisation. La réaction citoyenne qui s’amplifie de jour en jour, constitue une lame de fond qui se transformera, tôt ou tard, en grosse vague. Il y faut une fédération des forces saines de nos nations sous la conduite d’un leadership animé d’un patriotisme sans faille. Trois conditions sont posées par les deux auteurs pour que les Etats membres et victimes volontaires de la zone franc puissent se sortir d’une situation  aussi tragique qu’illogique : instaurer une bonne gestion monétaire, abroger les principes de fonctionnement de la zone franc et placer la monnaie au cœur d’une stratégie de développement autocentré.

La conclusion que je tire de tout cela, c’est que, contre le triptyque zone franc-Françafrique-francophonie, les peuples africains n’ont qu’une arme, celle d’une forte mobilisation pour une alternative souveraine.

Mamadou DIOP

Conseiller en planification (R)

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