CRISE MIGRATOIRE AFRICAINE : QUELLES RESPONSABILITES ?

A l’instar des crises sociopolitiques qui ont longtemps mis l’Afrique sous les feux des projecteurs internationaux, depuis quelques années déjà, c’est maintenant le phénomène des migrations massives et irrégulières des africains principalement vers l’Europe qui plonge l’Afrique au cœur des préoccupations internationales. Et le débat sur la question est relancé par les récentes révélations sur le commerce des migrants africains en Libye. Cette situation, tout autant alarmante que révoltante, appelle à des réflexions pressantes sur la responsabilité des Etats africains.
La présente réflexion répond donc à cette urgence, l’ampleur du phénomène étant aussi inédite. Les chiffres qui en donnent la mesure sont très évocateurs et ne laissent personne insensible. Selon une étude menée par l’Union Européenne (UE) sur le flux migratoire d’origine africaine, plus de 181.000 personnes ont été recensées à leur arrivée en Italie en 2016. La très grande majorité d’entre elles, plus de 100 000, sont venues de l’Afrique sub-saharienne. A l’analyse, il ressort que l’une des causes majeures de la migration massive et irrégulière des africains, c’est bien la défaillance de la gouvernance et plus précisément des politiques publiques dans lesEtats d’origine de ces migrants.
Les politiques en question assurent mal la sécurité humaine et le mieux-être des populations, en l’occurrence de la jeunesse ainsi obligée de migrer. Aussi est-il regrettable de noter que les pays africains ne semblent pas prendre leur responsabilité dans la gestion de cette crise, laissant les pays européens seuls face à la crise socio-humanitaire engendrée par une pléiade de migrants africains qui débarquent surtout par la Méditerranée. Il convient de souligner tout de même que ces pays européens ne sont pas exempts de tout reproche en ce qui concerne les causes directes ou non de la crise migratoire. Cette crise existait depuis fort longtemps, avant d’être amplifiée par le chaos en Libye ces dernières années. Ce chaos, faut-il le rappeler, n’est que la conséquence évidente de la chute de Kadhafi orchestrée maladroitement par la France sarkozyste revancharde à l’endroit du Guide libyen avec le soutien d’autres pays européens dont la Grande Bretagne.
A l’origine… une gouvernance défaillante
Le profil social des migrants africains renseigne bien sur les causes principales des départs massifs du continent africain vers les pays européens. Il ressort en effet des études menées sur la question, que la majorité des africains migrent pour des raisons économiques mais les causes de ces migrations tiennent aussi aux conflits armés internes, aux violences découlant de processus électoraux douteux, bref à la quasi négation de la démocratie alternative. Si la jeunesse compte pour plus de 40% des populations africaines, son niveau de chômage atteint des proportions des plus inquiétantes (selon une étude de la Banque Mondiale), comparées aux autres régions du monde. Le taux de chômage en Afrique de l’ouest dépasse 30% de la population active de cette sous région. Ce taux de chômage élevé, qui ne cesse d’ailleurs de s’accroître, est la conséquence de la défaillance de la gouvernance politique, économique et sociale dans les pays africains. La création d’emplois n’est pas à la hauteur des nombreuses attentes légitimes de la jeunesse africaine, sans compter l’inadéquation entre les systèmes éducatifs et les besoins en insertion professionnelle des jeunes diplômés. Selon le rapport 2016 de l’institution Mo Ibrahim, du progrès a été constaté dans ce domaine mais il demeure insuffisant.
Si donc 50 ans après les indépendances, des dizaines de milliers d’africains au péril de leur vie, désertent le continent à la recherche d’un mieux-être ailleurs, au péril de leur vie, c’est dire que les gouvernants africains n’ont pas été à la hauteur des défis que leur imposait la gouvernance de leur pays. Ces défis ne sont rien d’autre que le développement de leurs pays et le bien-être de leurs populations. C’est à défaut de cela que beaucoup de jeunes africains se tournent vers l’Europe et font payer aux européens le prix d’une crise migratoire face à laquelle des gouvernements africains restent passifs sinon totalement impuissants. Pour autant, l’Afrique ne paie-t-elle par ailleurs pas là le prix d’une fuite des cerveaux ?
Les politiques opportunistes des gouvernements européens
Les Etats membres de l’UE sont les destinations privilégiées des migrants africains, ce qui les place ainsi aux premières loges des vagues répétées et croissantes de migrants dont 40% sont d’origine africaine. Les Etats membres de l’UE n’ont de cesse de s’activer et de multiplier les initiatives pour amener notamment les pays africains à une bonne « gouvernance migratoire » dès 2006. Les pays africains d’origine des migrants ont été poussés en particulier par l’Espagne et la France, à collaborer en ce sens, à travers des conditionnalités conséquentes de l’aide européenne au développement. Le Sénégal, le Mali, le Nigéria, la Guinée-Conakry…furent quelques-unes des parties prenantes de cette nouvelle politique migratoire européenne appelée à s’intensifier au cours de l’année 2018.
En fait, depuis plus de 10 ans, on tourne en rond entre cet état de faits que traduit la politique française de migration choisie pour contrer les migrations irrégulières et les politiques plus contemporaines de cantonnement des migrants africains illégaux chez eux… En attendant les visites-terrains de régularisation de l’Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (OFPRA), le « cantonnement » principalement en terre libyenne dans des centres de rétention, d’initiative italienne décriée, se transforme en cauchemar, les migrants « illégaux » devenant des esclaves des temps modernes. A ce chapitre, on ne saurait taire la contribution du Soudan, « pays de transit » et aussi celles du Tchad, du Niger, de l’Ouganda et du Rwanda. Nous sommes au 21ème siècle pourtant. Que faire alors surtout que le fardeau pourrait s’alourdir bientôt du « délestage » israélien ? Que faire pour que les pays africains cessent d’être regardés comme des « pays de merde » en particulier par des nations civilisées qui se sont pourtant construites à partir de vagues successives de migrations ?
Des solutions ?
Cette situation migratoire ne semble pas préoccuper crucialement, comme déjà souligné, les gouvernements africains et l’UA en premier chef. Les organisations de la société civile, pour leur part, s’en sont préoccupées et continuent de le faire, à l’instar du Centre d’Information et de Formation en matière de Droits Humains en Afrique (CIFDHA) qui dès septembre dernier, sensibilisait déjà sur « La lutte contre la traite des personnes, …formes contemporaines d’esclavage et de servitude en Afrique ». Un engagement plus accru de l’UE et de l’UA dans un élan de concertation et de cohérence au niveau de leurs politiques migratoires permettrait une issue plus humaine à ce drame qui absorbe tant l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM).

Emile KEGNAVO, Chargé de programme
Département Gouvernance- Droits de l’Homme

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